Labsence de solution nest pas exprimable a écrit
Georges Bataille. Je chemine sans passerelle entre la ligne que je suis et
celle que je ne peux atteindre. Existent-elles dailleurs ? Si oui
où serait ma prison idéale ? Je vis tout simplement.
Je ne ressens aucune amertume de cette situation. Aucun pessimisme ne my
conduit. Je suis globalement d'humeur heureuse. Il me semble seulement avoir
oublié de prendre des risques. Avoir refusé daller au
bout de mes désirs. Avoir rejeté ce dont jétais
fait par peur de donner à voir en place publique de possibles erreurs,
de possibles monstruosités. Jai écarté mes idées
parce quelles nappartenaient à personne sauf à moi.
Jai fini par ne plus mautoriser à les apprécier
parce quelles nétaient que personnelles.
Jai ainsi rendu au silence tout ce qui venait de loin et qui pouvait
être ou devenir angoissant. Jai chaque fois estampillé
« infondés » ces sentiments que je transpirais
préférant leffacement au courage que jaurais du
avoir. Je mens pour ne pas maliéner, pour rester au milieu du
monde possible. Jai favorisé ma paresse.
Je dois certainement cette tentative d'effacement à léducation
que jai reçue. Des parents entrés et sortis maladroitement
dune guerre. Je me souviens dêtre allé, jeune, sur
la tombe de Pétain. Ils ont passé le reste de leur existence
à estomper avec l'énergie de leur peur toute possibilité
de relief. Ils mont transmis ces sortes dinquiétudes propres
aux coupables qui ne savent pas de quoi ils le sont.
Je suis plus curieux de ces impossibles qui en découlent que je nen
serai jamais triste. Jai gagné dans cette sorte dangoisse
sans objet labsence des sentiments, le besoin de les retrouver. Je ne
suis encore daucune compassion. Rien nébranle ce que je
pourrais considérer comme ma lucidité pas même la douleur
dun autre. Une complaisance narcissique surpassera toujours la moindre
de mes attentions altruistes.
Je fais des efforts pour contrer cet état de fait mais je serai définitivement
toujours plus savant quun lettré, toujours plus malade quun
cancéreux, toujours plus mort quun mourant. Jaurais toujours
un mensonge davance en lieu et place de tout égard. Rien ne pourra
jamais me doubler que je nai moi-même dépassé. Je
veux réussir, quand bien même ces conditions, à me livrer
à ma spontanéité.
Le monde nest rien dautre que moi. Tout ce quil subit, me
touche et mindiffère. Je voudrais quil mindiffère
seulement. Cest parfois fatiguant. Cest aussi trop souvent de
la fatuité ! Jen ai malgré tout acquis le plaisir
des instants et l'évidence de ma mort même si cela reste encore
un fantasme. Je dois avouer qu'à défaut de courage, il marrive
despérer un chaos total qui memporterait. Jaimerai
tellement être sur la piste dune fatalité... rien qu'une
fois au moins, une dernière fois !
Pour détourner la fascination qu'exerce sur moi ce désir d'absolu,
je passe par la fixation des émotions que je peux apercevoir. Plus
je construis dimages plus je me vide et plus je me libère. Peut
être est-ce là la passerelle que je guette. Certes, je nen
suis quà enlever les premières couches de mes protections.
Jespère arriver un jour prochain à atteindre, écorché,
ma fragilité redoutée. Je pourrai alors rire et crier. En attendant,
je maccoutume aux douleurs que je m'autorise. je pense devoir le faire
jusqu'à ce qu'un je trouve la photo qui me tuera.