Usines Nouvelles

Voila mon usine, mon chez moi. Je suis arrivé là l'hiver dernier. Je suis à l'avant dernier là haut. Cette année y a d'autres types qui s'sont installés. On se parle pas. On se regarde quand l'autre ne regarde pas.
On sera une quinzaine cette année. Y a assez de place. Y a d'tout. C'est le monde ici. Personne ne vient faire chier. On est entre nous. Des réfugiés. Voila c'qu'on est des réfugiés.
On s'parle pas. On gueule le plus souvent. Ouai c'est ça on gueule. On parle bas quand on parle tout seul. De temps en temps tu causes calmement et tu lâches un cri. Le vide. C'est le vide qui fait ça. Quand c'est toi ça va. Quand c'est les autres tu sursautes.
Ca doit être l'alcool. Y a des fois où tu craques. Tu prends la bouteille et pète un boulon. L'alcool ou la folie. J'sais pas.
L'habitude d'être seul. Ca vient doucement. Tu finis même par t'oublier. Tu parles tout seul. Tu manges tout seul. Tu chies devant tout le monde et ta merde reste là. Y a un étage pour ça. On va tous là. Un étage où on fait nos p'tits tas. On avance. Nos lieux de vie c'est nos lieux de merde. Y z ont pas prévu ça qu'on savait pas où chier. C'est tout payant et c'est rare. Alors on chie là. Tu peux compter les jours qu'on est là, combien on est. On est repérable par nos merdes. C'est dégueulasse. Ca pu la merde. Vu c'qu'on bouffe ça doit aggraver.
Tu vois, à 50m de là tout est normal. La rue, les voitures, les bus, les enfants, les gens, les épiceries. Nous on souffrote là juste à coté. De toute façon y nous méprisent. Alors on rentre. On se cache. On sort on baisse la tête.
On se faufile dans le vie pour aller dans un autre quartier faire la manche. On gagne rien. Y a plein de gens qui quêtent pour nous. Les autres y leur donne. Nous on nous regarde. On passe.
De temps en temps une p'tite vieille nous donne du pain. Marre du pain. J'veux du rouge. C'est ma télé l'rouge. J'bois. J'ferme les yeux et je pars.
On est là à quelques mètres à peine. Mais nous c'est loin finalement. Il faut en descendre des escaliers pour y arriver là. Il faut tenir. Accepter. La crève. L'hiver. Tu tousses. Tu craches. C'est de plus en plus gras. Ca fait de plus en plus mal.
Alors tu vois c'est là haut, ma tour, mon troisième !!!
Là c'est l'entrée. Tu vois il fait soleil dehors, au dessus. Ciel bleu. Là c'est toujours gris, noir bleu sale. On est du coté des poubelles.
L'année dernière ils avaient refait le mur. La blague. Tout ce que j'avais était dedans. Pas que moi. Les autres aussi. Alors on a cassé. Un passage. Comme des prisonniers. Notre liberté était de l'autre coté de la vie. On était trois pour casser. Un, je ne l'ai jamais revu. On s'est marré. Y en a qui disait " y sont fous ils nous ont enfermés du mauvais coté ! ". On s'est marré. On a improvisé une fête à nous. Au rouge. On a réuni tout ce qu'on avait et on s'est pris une caisse.
Le problème c'est qu'on pu. On fait tout ce qu'on peut pour ne pas puer, on se retient de respirer mais on pu quand même. C'est pire quand on a pu s'bourrer Dans le froid tu bouges pas. Tu bois. Tu t'saoules. Tu vomis. Rien de plus tenace que le vomit. Même nous on s'habitue pas. Mais s'bouger pour aller gerber des fois, c'est trop dur. Si t'as la chiasse c'est pire. L'hiver c'est la crasse de la crasse.
Je lisais avant. J'aimais bien. La je n'arrive plus à lire. C'est pas les livres qui manquent. Y en a plein dans les poubelles.
Le bonheur c'est les catalogues. Moi j'aime bien. Y a plein de filles en petite culotte. Tu ouvres et s'il fait beau, tu rêves. Tu t'branles. Il faut du soleil sinon tu vois rien. En plein jour, tu t'mets sous tes couvertures tu t'la prends …
Les livres porno c'est rare. Les gars de la vie quand y z en jettent, ils les planquent au fond des poubelles. Faut tout brasser pour les trouver.
Y a pas de femme qui cloche. C'est rare. Que des hommes. Si une femme venait ici de tout'façon on s'rait génés. On est sale. On pu. On gueule. On chie et pisse partout. On boit. On s'lave. Alors les femmes quand elles clochent elles vont ailleurs. Elles restent seules.
Vas-y passe. V'la la cour ! La première fois que je suis arrivé, y a deux ans, j'ai eu peur. L'impression qu'on fermait mon cercueil. J'étais jeune dans le métier. Fini les allocs. Ma femme m'a viré. Où aller quand t'sais pas où tu tombes. J'ai marché. J'suis d'Dijon.
Remarque y font ça doucement. Ouvrier. Chômeur plein droits. Chômeur fin de droit. Rien. Ta femme t'a quitté y a longtemps. T'es mort pour tes enfants. Tu changes de ville. C'est obligé. J'ai marché.
J'en veux à personne. Je suis là parce que j'y suis arrivé. Tout ça c'est moi. Maintenant je m'sens rassuré. En sécurité. Y a rien d'pire à attendre. Finie la dégringolade. Je peux m'essouffler tranquillement ici. T'attends la maladie mine de rien. Mourir l'hiver est ce qui y a de mieux. J'attends. Tu t'endors. Le froid. Tu glisses. Si t'as pas mangé cela va plus vite. Quelques heures. Pas encore le courage de finir. J'comprends pas. J'sais pas pourquoi je n'ai pas le courage. Pourtant rien à attendre hein. Il suffirait d'fermer les yeux. De s'bourrer un soir de grand froid et hop. Plus de réveil. Les autres y'm'dénonceraient. On m'embarquerait. Personne. Plus personne. J'comprends vraiment pas pourquoi j'y vais pas j'suis d'jà plus rien et j'peux plus revenir. Qu'la crasse, la faim et le froid.
Des fois j'ai peur. Y a ces histoires. Y viennent et ils jouent avec toi. Tu peux rien faire. Plus t'en fais plus ils te jettent c'qui trouvent. Y'se marrent. Ils sont trois quatre qui s'ennuient et ils passent le temps avec nous. Des bêtes. Pierre. Bâton. Coups. Y vont jusqu'au bout. J'en ai vu un une fois crever comme ça. J'ai pas bougé. La peur. Y riaient aux éclats. Y essayaient des trucs. Ils l'insultaient. Y disais rien l'autre. Il attendait la fin. Moi aussi. C'est long. J'préfère la maladie, le froid.
Faut monter. Là. Passe. C'est marrant l'endroit ou c'est propre c'est la où on pose nos mains pour monter. Regarde mes mains. Mes mains sont sales ! Regarde mes ongles. Y sont crados. Regarde ma peau. Noir ! noir indécrottable dans les plis. Ca me gratte de partout. J'm'habitue pas. J'pu non ?
Paris, j'aurais pas pu. Le métro c'est chaud mais trop d'histoires. La police. La charité. Les humanitaires. Les skins. Trop de tous de partout. Regarde ici y a tellement à faire de partout qu'ils nous fichent la paix. Il fait bon. Il fait beau. De temps en temps j'vais voir la mer. Je rêve. Je m'chauffe au soleil. J'ai l'impression de moins puer. Je reviens ici avec mon p'tit bonheur. J'me sens comme riche ces jours là. C'est pas normal. Tout décalé dans la tête.
Ici, la chaudière. Elle marche plus. Y devaient être bien dans cette usine. Bien traité. Moi j'étais dans un atelier de chaudronnerie. Froid comme le métal l'hiver. J'me souviens. Le plaisir c'était d'aller en déplacement. Réparer quelque chose. Trois fois j'y suis allé. Une fois dans l'est. Une autre fois dans l'est mais ailleurs. Une fois vers lille. L'hôtel ! Manger autant que tu veux. J'ai rien payé. Tout l'patron.
Faire les restes c'est dur. Je déteste fouiller les poubelles. Y t'regardent et font semblant de ne pas te voir. Et tu brasses, tu brasses. Ouvrir les sacs plastic. Ca pu. Y a plus rien. Y a jamais rien mais tu espères. Si tu trouves c'est sale.
Les restes. Je mange des restes. Je m'habille avec des restes. Je m'aménage un lieu avec des restes. Non pas des restes des en trop. Des trop vieux. Des usés. Des périmés. Des sales. Les restes c'est du luxe. C'est ce que tu trouves dans la charité. Nous on a même pas ça. Dans les pauvres on est à part ; La déroute. On a rien choisi. On a tenté. On a laissé filé et on ne comprend plus que notre honte. La première fois que tu mets un truc que tu trouves, moi j'ai des frissons. Comment savoir si c'est ma crasse ou celle de l'autre. Rien d'apprivoisé. Il faut qu'on s'habitue. Qui collera le plus à l'autre.
On récupère des trucs chez les curés. Moi j'étais pour les communistes. Ca fait mal au bide. Y s'en foutent mais moi. Mes idées à moi et bien j'me les fous au cul. Même ça devient sale. L'impression qu'y a qu'les cathos qui donnent. Où y sont les autres. Dans les supermarchés ?!
Les autres y sont d'vant leur télé, y bouffent. Y font leurs courses le samedi et le dimanche. Ils s'aident entre eux. Nous on est pas des travailleurs, pas des chômeurs. Plus. De toute façon je ne retravaillerai jamais. La misère, ils la combattent dans leur fauteuil. Y parlent pour nous, pensent pour nous. Y veulent être payé pour penser à nous.
Tu vois là, des machines mortes. Servent plus à rien. Arrêtées. Comme nous. Même état. On pourri tous ensemble. Elles rouillent, je respire de plus en plus mal. Viens, là c'est la partie sombre après on arrive dans des lieux plus sympas. Il y avait des gars comme moi qui devaient travailler là. Ils sont peut être dans une autre usine. Qui pourrit. La mienne peut être. Je n'y suis jamais retourné. Je ne l'aimais pas je m'y étais pas habitué. Elle était comme un vêtement. Elle ne tient plus chaud. Je l'ai mise dans ma poubelle. Avec le reste. Hop. Je suis maintenant libre de tout. Qu'on ne m'emmerde plus avec rien. Laissez moi mes poubelles. Laissez moi mon froid. Laissez moi ma toux. Laissez moi ma lumière. Voila c'que j'ai envie de dire maintenant.
Ca fait des mois que je n'ai pas parlé. J'croyais que je ne savais plus que marmonner. La rue c'est quelques p'tites phrases sans cesse répétées. Hé n'disent plus rien aux gens. " T'as pas un sou ? ", " merci ", " bonjour ". C'est chaque fois un haussement d'épaule. La mode c'est d'être poli. Dire bonjour. Même si t'as rien. " Bonjour avec sourie et douceur ". Ce sont les nouveaux venus dans l'métier qui ont amené ça. L'humilité rapporte quand on est pauvre. Ils feraient presque de la pub...
J'ai souvent envie de leur dire merde à tous ces gens. Ne me regardez pas. Je suis invisible. L'homme invisible. J'avais un père, une mère. J'étais un père un mari. Je suis rien, voyez pas ? J'déconne hein ? C'est comme ça la solitude mon gars. Tu parles tout seul et tu t'enflammes. Tu t'énerves. Une puce. Certainement une puce qui t'a piquée de trop. Les tremblements qui reviennent. C'est impressionnant les tremblements. Tu sens rien. Tu vois. Quand je regarde mes mains je vois la crasse sous les ongles d'abord. Après la crasse dans les plis de la peau. Il m'arrive de les renifler. Je ne sais pas si je pue. Je pue ? j'me perds dans ma main. Elle devient un brouillard. Comme si je ne me reconnaissais pas. Un flou. La gratte qui revient. Et je vois ma main trembler. Je me gratte. Saletés de bêtes elles se foutent tout le temps sous les bras.
Aller monte. Ca bouge mais ça tient. L'autre jour j'ai monté mon matelas par là.
Le froid. Je me sens tout raide. Cela fait bien deux semaines que j'ai ces nippes. Les quitter c'est l'horreur. Après faut les remettre. C'est dégueulasse. C'est la que tu vois que t'es sale. Une colle. Tu le sens dès que t'enfiles le bras. C'est gras. Collant. Raide. Alors je garde. Je garde sur moi. Ca reste chaud. Tu t'habitues. Tu gardes le plus longtemps possible. On se vole. Faut qu'tu saches qu'on se vole entre nous. Dis. Dis le. Laver ses affaires et les sécher c'est risqué. On t'pique tout quand c'est propre. Y rien à dire, j'pique aussi. C'est comme ça.
Des fois j'voudrais aider. Tu peux pas ! Tu peux pas… t'as vu ma dégaine. J'fais peur. Quand j'vois un gars perdu qui regarde une carte… j'lui dis que j'peux p't'être aider. Si tu voyais l'regard. L'impression d'lui trouer la peau. J'me rassoie. Qu'veux-tu. Même ça c'est pas possible. Les p'tits vieux n'en parlons pas. Ils deviennent tout étroit et fuyant fielleux dès que j'les approches. Petits pas accélérés vers la police si possible. La peur qu'ils ont. Ils pourraient hurler qu'ils le feraient. C'est les pire. Ils sont à la retraite, y t'disent t'a qu'a travailler. Les vieux sont méchant par leur peur de tout faudra bien qu'y z y ailles dans l'trou, merde. Comme les chiens ils deviennent méchants d'avoir une corde au cou.
J'vois des fois des vieux gentils. Mais j'crois que j'préfère les autres. Eux c'est la pitié. Ils ont pitié jusqu'a contre cœur. L'impression d'être leur p'tit chien chien pendant une seconde. Tout juste s'il ne caressent pas. Mais il reste que je suis sale et que j'pu. Ils font la grimace. J'me marre. Faut voir comme ils donnent la pièce. Et pas d'alcool vous promettez. Mon cul oui. J'fais expres. J'leur dis merci le plus prêt possible ou j'gueule tout d'un coup comme un fou. Du rouge. Et hop. Derrière la cravate. Ils vont pas en plus me dire comment j'dois pas vivre.
L'année dernière. J'me rappelle. Oui l'année dernière, y avait un qui jouait de la guitare pour faire la manche. Un vrai pied de cloche. Nul. Des heures y jouait. Insupportable. Moi la musique c'est dans la rue qu'j'la prends. C'que j'aime c'est entendre quelqu'un qui joue, apprend à jouer. C'est plein d'bonheur. J'vais dans un quartier quand j'ai un coup de blues. J'sais qu'en fin d'après midi y aura quelqu'un pour jouer. C'est le coin des riches. Ils répètent les morceaux. S'arrêtent sur des notes. Tu sais c'est bien parti et d'un coup ça ralentit. Tu sens qu'ca a du mal à passer. Un peu comme le jaja. Gloups. Et ça repart.
J'ai honte. C'est souvent. Si je marche ça va. Si je suis arrêté ou coincé au milieu de gens j'ai honte. J'essaie de retenir mes puces mon odeur. J'essaie de ne pas m'gratter. Y a qu'la folie pour se libérer du monde. Moi j'pense encore alors c'est la honte qui vient. Sinon j'vois les autres. Y s'posent pas de question. Y vivent leur monde. Y s'grattent. Y z hurlent. Y a personne autour d'eux. Moi les autres ça m'paralyse encore. Dans un an ou deux je s'rai comme les autres. Tu pourras plus m'poser de questions.
Des fois j'suis fatigué. J'rentre en m'payant un ticket. J'tiens pas d'bout dans le métro. J'suis obligé de m'asseoir. J'fonce sur un siège car si j'choisi le regard de ceux qui ont une place libre a coté est terrifiant. Ca fait du bien. En plus y fait chaud. J'paye ma place. J'ne suis pas à ma place. On m'regarde. C'est là que j'sens que j'pue. Dans le regard des autres. Vas y que j'tourne la tête ; J'sais l'odeur ça prend de tous les cotés. Rien à faire ma signature. Ca dure. Un arrêt. Deux arrêts. Tout l'monde fini par être mal. Qu'est-ce que j'fous là ? ça fait rien. Je goûte l'air chaud. Ils chauffent la rue. J'me marre. J'suis sur que la place reste vide après que je m'lève. Il faut pas savoir pour s'asseoir la où je me suis assis. Nous les clodos on pose not'cul partout. Y savent pas. Mais tous les sièges. Tous les sièges on essaie. Nous non on est pas chauffé. L'métro oui. C'est comme un bain moussant. J'avais ça avant. C'est délicieux. Le rouge me monte à la tête. Hé hé. " Le rouge me monte à la tête ". La honte, le jaja !!!! Bin dis don. Tu m'fais rire tiens.
J'dis pas y a des jours ou j'suis de la colère. Ouai d'la grosse colère. Faut pas m'toucher. J'insulte tout le monde. Ca fait du bien la colère. Vraiment. J'engueule des gens qui m'ont rien fait. Y en a qui disent, " faites pas attention il gueule après tout le monde, y a des jours comme ça. j'les entends. Ouai y a des jours comme ça. Je suis rien. De la merde. J'me pisse dessus. Me chie d'ssus des fois. Faut qu'je lave le lendemain. Y a des jours c'est le comma. Tout est fondu dans la tête. J'sais pas s'ils viennent pour m'engueuler ou pas. Des ombres tout flou. J'comprends rien à c'qui m'disent. Ca se mélange. Ca tourne. J'gueule pour m'défendre. T'es assis et tous ces gens qui viennent vers toi. Des ombres que tu devines. Ces poux qui te grattent. Ce froid qui te tue. Ce ventre rempli d'aiguilles. Dedans dehors tout se confond. Mal de partout. Ouai j'gueule. Pourquoi j'gueulerai pas. Avant j'gueulais pas. J'allais tous les jours au travail. J'me taisais même tout le temps. J'bossais comme un con. Maintenant, dedans dehors c'est parfois difficile de comprendre. Mal de partout. J'me défends comme j'peux. Partout ça fait mal…
Bin v'la ma cagna. C'est ici ! C'est grand. Plus grand que chez moi avant. J'suis l'plus souvent tout seul. L'autre y vient pas tout le temps. Là j'retrouve ma vie. C'est le silence hein ? personne qui passe. Des bêtes qui circulent mais pas qui grattent. Y a un chat. J'lui donne à manger mais y vient pas. Il a peur. Il est sauvage. Il est plus avec les autres alors il a peur de tout. Il prend et va dans son coin. Un p'tit chat noir. Y m'regarde des fois. On joue pas. C'est sec de sec. Chacun ses histoires. Rien à partager. Moi. Lui. Les autres rien à se partager. On pique chacun dans nos coins. On a nos habitudes. On a aussi nos habitués. T'sais y a des gens qui sourient de nous revoir. Ils nous donnent. Toujours quand on revient.
Les flics nous foutent la paix. Que veux-tu qu'y fassent. Nous embarquer. Y vont se gratter pendant une semaine. C'est les pompiers qui nous choppent. Les pompiers et les autres. Ils nous cherchent. Moi j'me débine. J'veux pas. Y t'lavent. Y savent qu'après c'est insupportable de mettre ses nippes. Y t'demandent rien. Y t'lavent. J'ai pas envie. Ca dérègle tout. Après tu sais que tu pues. Il faut des jours avant de ne plus sentir. J'sais pas. Pas envie. Y a les centres. Pas envie. J'm'ennuie. Et puis ça commence. Y te font des sourires. Y sont gentils. Et petit à petit y t'remettent au travail. J'peux plus avec cette plaie. Avec ces croûtes. Avec cette odeur.
Tu vois j'sais lire. Depuis qu'y a le journal gratuit de temps en temps j'lis. Hé bien j'vois qu'les gens blessé y z ont mal même après quand c'est guéri et qu'ils ne devraient plus avoir mal. hé bien moi j'aurais toujours l'odeur d'ces lieux dans le nez. Etre dans le propre ? plutôt crever. J'aurai ça tout le temps dans le nez.
Tu comprends, c'est impossible d'accepter d'être ça. Le matelas, j'l'ai pris dans une benne. Des années qu'ceux d'avant y z avaient fait leur truc dessus. Les tâches. C'est sale mais c'est ça ou dormir à la dure. Quand tu sors c'est tout ça que tu es pour les autres. Ils savent ce que tu récupères. Ils savent ce que tu acceptes.
J'aime pas aller dans les trucs de la solidarité. Tout le monde se regarde. Les autres, y t'dévisagent. Y cherchent qui est plus mal qu'eux. T'attends et pendant ce temps les autres y comptent tes poux. Ca te donne tout de suite l'impression d'être sale. Et puis y a ceux qui veulent parler. Parler. Pour dire quoi. J'ai rien à dire. Et puis ça gueule.
J'vole des vieilles piles pour écouter la radio. Mais c'est pas souvent l'bonheur. J'entends deux trois bouts de nouvelles. Parler de quoi de notre coin. C'est la même chose pour tous. C'est pareil. Alors on rabache nos p'tites histoires. Juste des mots. Pas d'phrase. Des mots. Et des " ouaip ! ". Des nouvelles des autres qui nous intéressent pas. J'aimerai voyager. Y a pas de philo chez nous. Pas de philo…
J'y suis allé dans ces trucs. La péniche. J'sais pas pourquoi y aiment les péniches. Dans toutes les villes y a une péniche pour les causes perdues. J'me d'mande. L'eau ça isole ? P't'être ouaip c'est certainement ça. L'eau, la péniche comme ça on n'est pas sur leurs pieds.
M'en fou je suis bien quand j'arrive ici. Mes bassines. Mon fauteuil. T'as vu je balaye. C'est propre ! De là tu vois j'les vois dans leurs immeubles. Hé bien, moi, j'préfère être là. Bien sur avant j'étais pas mal. Ma cagna c'était bien. Mais bon c'était avant. Maintenant j'ai 2000 m² mine de rien. Couvert. Y en a qui construisent avec des cartons. Moi je réaménage dans l'ancien.
Ici tout me semble normal. Dehors je comprends qu'on peut m'regarder. Tout se recolle. Ce que j'étais. J'étais comme eux. Ce que je suis. Pas quelqu'un. Même pas. Une douleur qu'on ressent de partout. Le sang se met à battre. Le monde change quand on a honte. Ce n'est plus le même. Il a comme une odeur d'acier.
Ici c'est mon calme. C'est là que j'me retrouve. Pas de regard. Je suis moi tel que je m'imagine : bien. C'est reposant. Les autres y rampent pour ne pas se faire voir quand y passent. J'les vois pas. Y passent. Chez moi c'est propre mais va au dessus. C'sont des jeunes. Y vivent dans le désordre. Plus sales que moi. Eux y se cognent. Souvent y reviennent yeux pochés.
Les courants d'air c'est comme les rats. Y passent mais tu ne les entends pas. Tu les sens. L'hiver tu dors. La lumière tombe tôt. Alors faut dormir. Ya qu'ca à faire l'hiver. Le froid est plus dur la nuit. Enfin Ici on a pas à se plaindre. D'ailleurs j'me demande toujours pourquoi qu'ils descendent pas tous ici. C'est bizarre. Ils préfèrent se geler à Paris. Ici y a pas de grands froids. A l'automne j'ai toujours un peu peur. Peur de tous les voir rappliquer. Mais non. Ca m'étonne. Quand j'ai compris que j'étais à la rue, j'me suis dit, faut descendre. J'suis venu ici à pied. Quand tu t'déplaces, tu manges pas. La campagne, y savent pas ce que c'est qu'les clodos. Y connaissent pas. Y s'méfient. Faut aller d'ville en ville. J'suis arrivé ici, j'ai vu la mer pour la première fois.
Tu reviens demain ?